La saveur du vent

Trobairitz

trobairitz

Une quinzaine de poètes, dont Martine Biard, sont réunies dans cet ouvrage: Sabine Sicaud, Sabine Aussenac, Claude Ber, Sylviane Blineau, Fred Coquillat, Antoinette Dard-Puech, Sylvie Durbec, Chantal Enocq, Marie-José Fages-Lhubac, Anne-Marie Jeanjean, Danielle Julien, Hélène Nesti, Sonia Orduna, Simone Salgas.

Martine Biard a rassemblé non seulement leurs textes, mais elle a aussi demandé réponses à quinze questions précises qu’elle a réparties de diverses manières selon les poèmes.
Ce parti pris donne une cohérence intéressante et étonnante à l’univers de chaque participante.
Sans doute est-ce judicieux puisque ce n’est pas la « ligne » par école, tendance ou chapelle qui a guidé ses choix.
Cette diversité d’approches donne un foisonnement, une énergie qui à travers les poèmes réveille la mémoire jusque dans les replis des siècles. Et il est tout à fait réconfortant de voir combien cet ancrage dans la langue leur est essentiel : des lieux communs qui reviennent en boucle depuis plusieurs siècles (portés par les normes masculines et intégrés par nombre de femmes) elles ont pleinement conscience, mais …elles œuvrent imperturbablement.

Lors d’une récente conférence, Alain Badiou ne disait-il pas que les femmes devaient se détourner de tout ce qu’on leur proposait, surconsommation effrénée, course au pouvoir vide de sens, etc… ? Celles-ci ne transigent pas, elles ont choisi depuis longtemps.

Préface de l’helléniste André Vinas – couverture « Après l’orage » du peintre Gaëtan Biard
Trobairitz – Mille Poètes en Méditerranée – 270 p. – 20 Eu.

Anna Barkova – La voix surgie des glaces

Catherine Brémeau – L’Harmattan – 265 p. – 24.50 €

D’ Ivanovo en 1901 au 29 avril 1976, non loin de Moscou, voici un parcours à travers le temps, les lieux divers qui ont jalonné la vie d’une poète inconnue du public français : Anna Barkova.

Catherine Brémeau trace d’abord avec une grande précision, paysage, contexte économique et historique d’Ivanovo, ville de l’industrie textile. Le climat oppressant, les bouleversements de l’époque, laissent peu à peu apparaître un étonnant portrait.

Barkova, femme au destin si singulier, si éprise de liberté (ce qui fait lien avec Akhmatova malgré ce qui les sépare ) celle qui senti peser sur elle la mort, tout d’abord celle de ses frères et soeurs, sans compter la misère qui imprègne tout…

Mais voilà 1917 : l’espoir dans la conversion aux idées nouvelles du temps et même une sorte de renom, très vite, puisqu’elle fut remarquée par Lounatcharski, commissaire à la culture. Elle sera LA poète-femme-prolétaire que les nouveaux gouvernants attendent.

Las… quelques années passées au Kremlin lui laissent voir l’envers du décor et la renvoient dans une désillusion critique qui ne prendra fin qu’avec elle-même.

En 1924, elle a pleinement conscience que jamais elle ne se conformera (et là aussi elle est bien proche d’Akhmatova) au « formatage » de ce présent-là ou à celui d’un quelconque lendemain idéal.

Que les angélismes ne célébrant que le futur aient un envers de barbarie, elle va le vivre pendant une quarantaine d’années, de goulags en exils.

Mais sa force intérieure, sa parole poétique avec tout ce que cela comporte d’indéfectible attention à l’humain, d’observation fine, lui permettront mieux que de survivre : malgré barbelés, privations, brimades et dures corvées obligatoires, (…) elle a trouvé sa « musique personnelle » faite d’irrégularités rythmiques, une accentuation du vers plus populaire que savante, une sorte de bégaiement sur fond d’harmonie.

Les dix dernières années plus « stables », la verront réhabilitée, et même aidée un peu par l’Union des Écrivains.

Catherine Brémeau a pris soin de placer quelques poèmes en cours et fin de volume et nous pouvons nous rendre compte à quel point en effet elle fait partie de cette génération de poète qui n’en finit pas de nous interpeller. Pas de fioriture, aller à l’essentiel dans une grande sobriété nous fait souhaiter vivement une lecture prochaine de son œuvre…

En tout cas, rendre vivante la voix d’une femme-poète solitaire, l’extraire du silence et de l’oubli, voilà une fort belle mission réalisée par Catherine Brémeau.

L’ART DE SHANSHAN SUN

art de shanshan sun

Comme tout bon lettré chinois Shanshan Sun pratique naturellement la calligraphie peinture.

Cette unité mentale sous-tend également sa parfaite maîtrise du lavis d’encre de Chine tout à fait indiscutable.

Il faut simplement suivre chaque nuance de noir intense jusqu’au voile très légèrement grisé, que nous offre le jeu hautement technique sec-humide du papier de riz et/ou du pinceau dans lequel il excelle, pour percevoir l’émotion subtile retenue, ou son contraire.

Mais pour l’une comme pour l’autre, dans une gradation de tons où le geste sait utiliser le hasard dans les réactions du support si fragile qu’est le papier de riz.

Shanshan Sun fait partie de ces artistes dont l’œuvre n’a pas besoin de justifications ou d’explications interminables, voici trois encres que nous pouvons observer pleinement à notre grès selon les moments et les fluctuations du jour…

BOTA : personnage de Joëlle Wintrebert

Bota, Joëlle Wintrebert

Bota : personnage imaginé par Joëlle Wintrebert dans son roman LES AMAZONES DE BOHEME et dont j’essaie de cerner l’impact dans l’ouvrage.

Cette plongée dans l’ époque non encore christianisée a relancé mon questionnement vers les « wu » de Chine, tant certains aspects singuliers du personnage de Bota semblent proches de ce qui s’est écrit malgré la différence et d’époque et de culture.

HYPATIE d’ALAXANDRIE

Hypatie d'Alexandrie

Hypatie d’Alexandrie – Maria Dzielska – Editions des Femmes.

Après un regard critique sur les légendes véhiculées en Occident, Maria Dzielska esquisse le portrait moral et intellectuel de la philosophe.

 

Portrait d’autant plus intéressant que l’auteure s’appuie sur :
– la correspondance de l’un de ses disciples : Synésios de Cyrène
– les écrits de Socrate le Scolastique, et autres passionnants documents qui restituent le climat intellectuel d’Alexandrie, la circulation des hommes et des idées dans tout le bassin méditerranéen avec tout le brassage des traditions qui se côtoient aux 4ème et 5ème siècle, ainsi que les différents courants sectaires agitant une église chrétienne toute occupée à accroître son pouvoir…suite

Petits événements poétiques et scéniques

Jean-Louis Estany : une première avec ses « Petits Evénements Poétiques et Scéniques » au Théâtre de Clermont l’Hérault ! Il a entrepris de commencer à cerner ce qui fait question maintenant quant à l’écriture, à la poésie, à son ouverture aux techniques du son, à l’espace… programme complexe et passionnant… à suivre !

En effet, l’échange entre les invités, aurait pu durer très longtemps… Ensuite lecture de C. Prigent très appréciée comme chaque fois…

Quant à Jean-Marc Bourg, il a gagné son pari.

Se colleter à Une phrase pour ma mere est une gageure : souvent ceux qui le connaissent ont en mémoire les fragments lus par C. Prigent avec, son rythme, son phrasé particuliers, éléments qui resurgissent toujours lors des lectures silencieuses… J’avoue avoir été pour le moins très dubitative. Jean-Marc Bourg suit le texte, le porte, le déploie, en fait miroiter les facettes avec juste, juste ce qu’il faut pour faire jouer toute la richesse du puzzle textuel. Il n’en confisque pas le côté critique, décapant, il le restitue en des moments drôles, pleins d’ironie en comédien qui, avec une grande finesse, reste au plus près de l’écriture… pour un maximum d’effets de rebonds vers le public. Grâce à Jean-Marc Bourg, je vais pouvoir relire ce texte tout autrement.

Un seul regret : Claude Guerre, présent au Théâtre de Clermont l’Hérault, trop discret… (je n’ai pas pu assister à sa lecture la veille) Sa trop brève évocation de l’histoire de la voix enregistrée, des poètes à la radio, à travers son parcours, son expérience unique… qui est celle justement d’un homme de radio, d’un poète et d’un comédien.

A propos des graphismes de Krochka

Krochka

Très serrées dans leur apparente régularité – ovales bulles – plutôt boucles de
Rien… (du fil à l’encre ?… pas si sûr)… rien que trace ludique
Illisible -intrigante- et même (pour certains) scandaleuse, voire
Cabalistique par son graphisme cadencé montrant quelques cajoleries au temps
Oblivieuse course à l’éphémère en ses ruptures voulues …seulement
Trait sismique révélant le frémissement de l’instant dans ses trouées inattendues.
ou… la volupté de l’outre mot.

J’logo dans l’lego des mots…c’est Alain Robinet !

C’est un de ces textes que certains rejettent (c’est pas d’la poésie !), tandis que d’autres ouvrent le livre pour un fin moment de… « dégustation », de découvertes.

J’avoue que je fais – encore – partie des seconds… eh oui, on ne se refait pas.

Pour le faire découvrir à quelques questionneurs interloqués, j’ai simplement dit : il faut m’lire à voix haute, le chuchoter, le chanter, le crier… (on m’a dit « c’est du slam alors »… mmmouais…un peu cousin par moments… mais ça vient de plus loin, et avec « quelques nuances »…)

Avec Alain Robinet, en général, le rythme embarque son lecteur sans ménagement. Il faut se laisser accaparer d’abord par le rythme, s’arrêter et s’y reprendre à plusieurs fois pour entrevoir les doubles ou triples sens de ses mots concassés.

Mais, pourquoi tu lis « ça » !? s’agace une très jeune voix.

Pour prendre une bonne « douche de mots », « ça » comme tu dis, me rafraîchit les yeux et les idées, « ça » fait un bien fou à mes neurones… et bien plus de lecteurs devraient le lire.)

« C’est là qu’J’ludo dans le lego du logo
en briques, en boules,
qu’J’Jongle, qu’J’Jongle
solitaire dans cette jungle de…
J’ bringue qu’J’ balle des ballots d’mots
comme des lingots linguaux
JE, comme un Bill Boket, ok ? »

J’imagine plein de choses à inventer avec ce texte. lisez-le… tout simplement.

Alain ROBINET – J’lego dans l’logo.S des mots
L’Harmattan – ISBN 978 2-296-03946-9 – 64 p. – 10 Euros –

C’était salle Moliere !

Edgard Allan POE… avec Le Corbeau… un poème aussi connu, toujours présent à notre mémoire, peut-être un piège terrible pour des acteurs.

La lecture entre Eloïse Alibi (anglais) et Julien Guill (français) avec les deux langues en écho – et ce n’est pas si souvent qu’on a l’opportunité de les entendre et de les écouter ainsi – fut un moment magnifique avec une grande force de part et d’autre, rendant le tragique et l’émotion du texte on ne peut mieux.

Emily Dickinson… un aperçu sobre avec Juliette Mouchonnat, quel bonheur ce serait d’avoir une soirée à lui consacrer… Walt Whitman : on a pu se rendre compte – ou découvrir – à quel point il fut en prise avec les problématiques de son époque. Un poète n’est pas seulement quelqu’un à l’écart du monde, il est à son écoute dans une pensée critique, on l’oublie trop souvent.

Et… A. Ginsberg. Il fallait oser le proférer ce texte vers le public pour lui faire partager les exaspérations de l’auteur par une accumulation de chiffres.

On avait envie de rejoindre ces comédiens/poètes… de boire un verre de vin avec eux, d’écouter cette musique sur leur vieux pique up… de travailler et de déclamer avec eux… on en redemande.

En bref, la force des textes servis par des comédiens sans aucune concession ni séduction facile, voilà qui fait de la poésie, dans toute sa rigueur et sa beauté, un véritable moment d’émotion certes, mais aussi de réflexion.

Merci encore à la Maison de la Poésie et aux trois comédiens.

* 29 mai 2010 proposé par la Maison de la Poésie Languedoc dans le cadre de la Comédie du Livre

Les cinq reves du scribe – Bahiyyih Nakhjavani

page de shekalesh, calligraphie persane

D’emblée le mot Scribe est pourvu d’une majuscule, le prisonnier lui, attendra la deuxième séquence pour être ainsi distingué.

Le Scribe a cette particularité extravagante pour notre époque… l’ongle de son pouce droit est taillé de manière à lui servir de calame (lorsqu’il y a pénurie de roseaux pour « écrire un poème sur une papier d’une douceur exceptionnelle »… poème que jamais nous ne lirons.)

Son identité incertaine faite de « on dit » ne se précise guère tout au long de ce « roman » aux saveurs de conte oriental, que ce soit hors les murs ou à l’intérieur de la citadelle « devenue prison pour les rebelles et les hérétiques notoires ».

Tout au long du livre, Bahiyyih Nakhjavani nous emmène avec ce scribe sans maître : il n’est pas prisonnier de la citadelle, lui, mais seulement prisonnier de sa propre folie passion pour un poème à venir dans son irréelle perfection sur un papier tout aussi idéal.

Il me semble tout à fait impossible d’écrire un tel livre sans avoir approché au plus près délices et enfers de la calligraphie, avec sa tentation vers l’absolu entre la joie exaltée et l’effondrement désespéré.

Interrogation scientifiques et philosophiques se croisent dans des situations parfois tout à fait kafkaïennes jusqu’au malaise. Bahiyyih Nakhjavani sait très bien créer la fascination avec ses figures centrales privées de traits trop précis ou particuliers, qu’elle rend par cette économie de moyens très calculée, si représentatives. Tout autour d’elles, fourmille un petit monde de personnages cosmopolites – croqués, à l’inverse, de manière précise et incisive-, curieux questionnants et pleins de vie où l’humour fait irruption dans des scènes quotidiennes, triviales, drôles et colorées.

Le Scribe, prisonnier de sa passion, ne serait-il pas le pauvre double-négatif très humain de l’autre « prisonnier » énigmatiquement lumineux et invisible ?…

De toute manière son questionnement ne peut être que profondément troublant pour qui a affaire avec l’écrit et plus encore pour ceux et celles qui se réclament encore du geste, ce geste -dans notre civilisation du clavier et de l’écran – profondément archaïque* et jouissif… de la trace, que ce soit avec plume, calame ou pinceau.

Et la citadelle, …n’est-ce pas aussi l’écrit lié au savoir ? Mais alors… d’une citadelle à l’autre on se doit de cheminer…

Février 2010

Acte Sud – ISBN 978-2-7427-6935-3

* Geste : dont nous n’avons pas encore assez justement évalué à quel point il est l’une des bases solides quant à la construction d’un être humain… geste ô combien salutaire dans cette civilisation robotisante à fabriquer de futurs presse-boutons.

Seule une femme – Julia Kristeva

Julia Kristeva, seule une femme

« Et pour tous les êtres parlants, hommes ou femmes, le féminin est le premier autre qui peine à se faire entendre. »

La journée a commencé ainsi avec cette citation… merci à J. Kristeva pour cet ouvrage SEULE UNE FEMME paru aux Editions de l’Aube. Tous ces articles, portraits, entretiens, (dont les dates de rédaction/publication vont des années 1970 à 2006) stimulent toujours la réflexion, les souvenirs aussi…

Dans la dernière partie du livre Guerre et Paix des Sexes (Introduction à l’Université européenne d’été, sept. 2006) au sujet de Arendt, Klein et Colette, je surligne avec joie : « De manière différente, chacune de ces trois femmes identifie la vie et la pensée, au point d’atteindre cette félicité extrême où vivre c’est penser-sublimer-écrire. »

Lire, lire, lire et relire, crayon en main, noter, voilà un livre qui ne risque pas de se faire oublier et… qu’on ne referme pas « comme ça » …

The Black Sunday – Jacqueline Merville

La vie n’est pas un dû… on pense le savoir…

En fait, mieux vaudrait ne rien écrire à propos de ce récit dont le titre nous renvoie immédiatement, ici, aux images vues sur l’écran de télévision.

Jacqueline Merville nous fait, involontairement, éprouver cette différence entre image et texte : le rythme par saccades affolées, fait terriblement ressentir ces moments de course, de fuite, de stupeur, de course, de fuite, de remémoration, de réflexe pur avec une grande sobriété de moyens.
Chaque phrase est importante pour en 92 pages exprimer ce qui a été ressenti à cet instant, un trou dans le corps, plus loin que la pensée. Ce bouleversement radical, fondamental qui est de se trouver au c½ur de l’intense fragilité de l’être humain dans sa solitude, et aussi dans la fugacité de l’espèce humaine face à l’autre loi, celle des cosmos, des mouvements de la terre et des masses liquides dans la seule fulgurance.

Il faut pouvoir lire ce récit comme l’éloge de l’essentiel.

Et tant pis pour les larmes sur le papier.

ISBN 2-7210-0514-6 – Ed. des Femmes – 92 p. – 9.50 Euros

Stéphane Bernard, sculpteur sur bois de châtaigner

stephane bernard sculpteur
stephane bernard sculpteur
stephane bernard sculpteur

Jean-Luc Lavrille – Hurraman Scriptu

D’autres avaient déjà porté loin ce type de traitement de la langue… maintenant il y a Lavrille.
Et il se livre à un si drôle de jeu, que par moments, il semble laisser lui échapper; le trampolino l’emmène parfois ailleurs – rapprochement – fermeture brutale – éloignement… comme pour mieux entendre une rage enfouie qui lui fait faire des embardées…
Ce qui est profondément agaçant c’est qu’il m’entraîne (« je » ayant décidé de poser ma plume) , à re-écrire, à contre écrire, car de la démarche consciencieusement menée, le rythme surgi de très loin fait réagir inévitablement à travers « dons » (aveux ?) par éclairs et fermetures.
Comment résister à la logique de ce jeu fou de/avec la langue ?
Pas faciles à emprunter les dédales de son « gueuloir »… et c’est tant mieux pour ceux qui s’acharnent avec passion à décryptécouter ses pages.

Tarabuste éd. – ISBN 2-84587-093-0 – 10 E.

Deng Daikun

Vit et travaille à Chengdu (Chine)

Ses calligraphies ont été publiées dans les plus importantes revues nationales telles que : Peintures chinoises, Calligraphies chinoises, Journal de la calligraphie, Gravures, Calligraphie et peinture.
Il est également l’un des plus éminents graveurs de sceaux.

Devenir un grand maître comme il y en a peu dans l’histoire de la calligraphie chinoise, rejoindre les grands noms tels : Wang Xi Zhi (303-361 ), Zhang Xu (658-747 ), Hai Su (737- ? ), Yan Zhen Qing (708-784), Mi Fei (1051-1107), Huang Ting Jian(1045-1105 ), Wang Tuo (1592-1652 ), Lin San zhi ( ? -1902), qui l’ont fasciné au point de vouloir s’inscrire dans cette lignée réputée pour sa cursive, voilà ce que fut très tôt son vœu exclusif.
Désir amplement réalisé puisqu’on le dit roi de la petite cursive, or « l’histoire de la calligraphie chinoise est l’histoire de la cursive » aime-t-il à affirmer.

Il commence dès l’âge de 5 ans à étudier et pratiquer la calligraphie avec un professeur du nom de Li Zhi Xiu dont le père, Li Kong Pu, lettré possédant une immense bibliothèque de livres anciens, en permettra l’accès au jeune élève dès qu’il aura atteint une douzaine d’années. Cette amitié par les livres dans l’âge impossible entre le vieillard et l’enfant va contribuer à faire de lui un érudit des textes classiques anciens. Enfermé dans une petite pagode fermée à clé où il est entouré de livres prêtés par Li Kong Pu, il va jour après jour, nuit après nuit, en copier la plupart fidèlement.

deng daikun

Pendant la période de la révolution culturelle alors que maints ouvrages sont brûlés, Daikun, âgé de dix neuf ans, regarde les gens s’engouffrer dans cette agitation destructrice et ne pense qu’à cet ouvrage intitulé Ru Lin Wai Shi*, roman très célèbre de la dynastie Qin écrit par Wu Jing Zhi qu’il entend menacé. Très pauvre, vivant sans électricité, il parcourt quarante kilomètres à pieds et dépense quatre yuans pour la location de l’ouvrage qu’il va recopier à la lueur des chandelles pendant des nuits, se trouvant à l’aube dans une sorte de paralysie, conséquence de la fatigue et de l’immobilité.
Les quatre livres et les cinq canons, Lao Tseu, Confucius, tous les philosophes classiques, sans oublier les cinq livres de Mao Tse Dong parce qu’il en estime hautement la qualité calligraphique, feront partie de son « chantier ».

Plus tard, dans un atelier de seize mètres carrés qu’il baptise Pagode d’étude privée, il mène pendant vingt ans une vie d’ascète, mangeant peu pour pouvoir acheter des livres, travaillant avec acharnement la calligraphie, continuant sans cesse à étudier.

A vingt quatre ans, il rencontre Cheng Chang Hou, le plus éminent calligraphe dont il devient un ami très proche. Cette amitié, son admiration, vont exacerber sa passion pour cet art calligraphique… C’est l’époque où tous les calligraphes sont considérés comme de vieilles choses appartenant au capitalisme ou au révisionnisme, il va donc devoir user de stratagèmes pour se protéger, comme par exemple découper des modèles d’écriture des grands calligraphes pour les coller dans un livre ordinaire qui peut passer tout à fait inaperçu, comme il l’a fait pour la préface de Wang Xi Zi en découpant chaque caractère… Il affirme que malgré toutes les vicissitudes rencontrées, il est le plus heureux des hommes parce qu’il a pu lire, copier, étudier 40 000 livres.

Sans oublier la courante, la qualité de la cursive notamment, est la marque des plus grands calligraphes, elle permet de percevoir finement la personnalité de l’artiste.
Pendant l’année 1975 Zhao Wen Yu, éminent calligraphe sichuanais, lui donne des cours.
En 1977, il suit l’enseignement du célèbre calligraphe et critique Li Xing Bai, directeur de l’institut de peinture chinoise, premier expert de la maison Rong Bao Zhai** et dont il devient le disciple le plus apprécié.

deng daikun

En 1979, enfin, c’est Lan Lu Sun, le célèbre graveur qui parachève son savoir-faire déjà immense.
Pour se moquer de lui, ses pairs disent : six fois médaille d’or nationale et internationale plus trois immenses maîtres, voilà le phénomène Daikun ce à quoi il rétorque ce n’est pas tout à fait correct. Je crois seulement à trois mots : ressentir/comprendre et travailler.

Enseignant d’honneur dans plusieurs universités de Chine, Daikun n’a qu’un rêve : faire partager la calligraphie chinoise au monde entier.
Reconnu comme le plus grand calligraphe chinois en 2007, il est dans l’histoire de la calligraphie le seul à l’être aussi jeune. Dans son auto-biographie Silence de la vie il écrit : j’admire la création je vais me vouer entièrement au dieu invisible.
Il faut bien préciser que sa virtuosité trouve aussi son ancrage dans son immense érudition. A l’heure actuelle, il est le seul à pouvoir lire et interpréter les écrits de calligraphes anciens puisque cela réclame des connaissances paléographiques, socio- historiques et littéraires.

Shanshan Sun, son disciple le plus proche, commence à travailler avec lui vers sa vingtième année, alors que Daikun est le calligraphe le plus en vue du Sichuan.
Cet enseignement ne consiste pas à ce stade, en exercices : ce sont d’abord l’observation des travaux de Daikun, les démonstrations sobres et les suggestions, … car, peu disert est le maître, adepte du célèbre celui qui parle ne sait pas . Peu à peu vont se produire des échanges de point de vue, d’études, d’expériences jusqu’ au départ de Shanshan Sun en 1990, le temps de créer une indéfectible amitié. L’installation en France, ne va pas pour autant arrêter leur échange qui continue par courrier : envois de travaux, retours de commentaires, suggestions de comparaisons.

deng daikun

Comprendre et ressentir sont les deux pôles de l’enseignement de Daikun pour que l’émotion intérieure en fonction de la sensibilité personnelle profonde puisse nourrir le tracé visible; et tous deux s’accordent à dire La calligraphie chinoise déborde la calligraphie.

Titres les plus importants décernés à Deng Daikun

Directeur de l’Institut de calligraphie et peinture de Chengdu
Membre du comité directeur de la Société des Calligraphes Professionnels
L’un des six experts spécialisés pour les objets de l’antiquité
Calligraphe premier niveau, l’un des rares artistes distingués officiellement par l’état
Président de la Société de Calligraphie Cursive
Dix sept fois couronné grand prix de calligraphie au plan national
A obtenu plus d’une centaine de prix internationaux (médailles or-argent-bronze)
Candidat pour l’Asie élu trois fois par les Nations Unies
Elu en 2007 comme ambassadeur contre la pauvreté et a participé à de nombreuses manifestations pour cette cause.
Choisi par l’état pour enseigner la calligraphie aux ex-ministres dont le ministre de la culture (en Chine une fonction avec une importante responsabilité implique une bonne connaissance de la langue, donc de l’écriture et donc de la calligraphie…)
Calligraphe & chercheur érudit, il est également un collectionneur passionné.

* roman considéré comme le plus critique, de manière directe et comique, satire du système impérial, des examens et de tous les domaines
** Li Xing Bai enseigne maintenant dans une université américaine et séjourne régulièrement en Chine.
*** Galerie qui expose les calligraphes contemporains les plus reconnus, c’est également un atelier et la marque de maints produits pour la calligraphie.

Juste une fin du monde – Jacqueline Merville

L’écho de l’une à l’autre de deux formes d’expériences limites, l’une ancienne et personnelle, l’autre récente et collective, fait la substance de ce livre.

Un incident banal, une femme s’exprimant à la télévision, devient facteur déclencheur et fait voler en éclats la poche protectrice de silence qui enveloppait un événement personnel débordant tout langage. L’auteur relate alors tout ce reflux vers la conscience, tout ce vu, ressenti, éprouvé, gravé dans la mémoire psychique/corporelle à travers une écriture très épurée. Elle en a placé le récit au centre du livre qui s’ouvre et se termine avec l’évocation de la catastrophe collective.
Les mots les plus simples, resserrés, provoquent une émotion qui pousse à lire de manière folle et rapide les premières cinquante pages où l’on va du Golfe du Bengale à une plage d’Afrique – à travers l’hyper conscience qu’elle a des faits. L’écriture, dépassant l’individualité, rejoint le questionnement sur le présent de l’espèce humaine coincée entre deux forces violentes : celle extérieure propre à la vie de sa planète et celle, protéiforme comme suggéré à différents moments, intrinsèque à l’espèce.

C’est bien parce que l’auteure a traversé ces deux violences-là, qu’elle ne peut que les confronter. A cause de la dernière, celle inouïe qui a tellement ébranlé toute certitude, comme on a pu le lire dans « The Black Sunday », elle peut aborder cette part blessée, s’extirper de ce « là-bas » de douleur, se re-situer dans « l’ancestrale colère des femmes » et dire « non ! » pour pouvoir écrire ce texte qui soulèvent et/ou réactive maintes questions.
De cela Jacqueline Merville rend compte, avec – aussi – l’inévitable traversée de la solitude par tout rescapé qui risque de se blesser de se briser encore davantage selon l’incompréhension rencontrée.
Il faut insister sur le fait que l’accès brutal à la fragilité -dans sa beauté tragique- de l’humaine condition, est déjà considérable… y mêler en plus la violence la plus cachée/déniée, celle du sexe qui, en outre, s’appuie sur celle du racisme inversé… pas étonnant que ce texte laisse « sans voix ».

Pour ma part, depuis plus de quarante ans que je lis-cherche à travers les textes (*) évoquant les expérience limites de l’humanité, j’arrive toujours à la même réponse que Jacqueline Merville rappelle: le réel est cru, sans dorure. Il est le désastre.

Ces quelques vérités …simples et si essentielles ne sont-elles pas – religions et idéologies diverses le démontrent chaque jour – impossibles à admettre ?
Avec la rigueur et l’esthétique qui caractérisent son écriture, Jacqueline Merville nous oblige à les regarder en face, ce qui est hautement salutaire par les temps qui courent.

Anne-Marie Jeanjean Oct. 08

(*) Cf. : à l’occasion de la traduction des « Poème de prison » de Liao Yiwu – ou du texte « Toi, elle, la seule » inédit en hommage à Anna Akhmatova, etc.

De l’universel… François Jullien

Voulez-vous, pendant 263 pages, faire un parcours éblouissant en quelques treize chapitres tout à fait jubilatoires ?

Seriez-vous curieux de savoir d’où vient, depuis le vieil Héraclite, ce concept d’universel » et jusqu’où il peut nous mener dans l’avenir ?

Les universalismes faciles, figés, satisfaits d’eux-mêmes, le relativisme tièdes et paresseux, la normalité stérilisante, la grise uniformisation mondiale vous insupportent ?

Plongez-vous alors sans attendre dans une réflexion dynamisante.

Celle de François Jullien qui, utilisant l’héritage de la Grèce aussi bien que celui de la Chine, interroge et pointe contre les formes d’enfermement à l’oeuvre actuellement, ce que « écart » et « impensé » peuvent recéler de sources créatives pour mener plus loin cette « exploration de l’humain ».

Un vrai et rare bonheur contre la morosité ambiante.

De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures – Editions Fayard