D’emblée le mot Scribe est pourvu d’une majuscule, le prisonnier lui, attendra la deuxième séquence pour être ainsi distingué.

page de shekalesh, calligraphie persane

Le Scribe a cette particularité extravagante pour notre époque… l’ongle de son pouce droit est taillé de manière à lui servir de calame (lorsqu’il y a pénurie de roseaux pour « écrire un poème sur une papier d’une douceur exceptionnelle »… poème que jamais nous ne lirons.).

Son identité incertaine faite de « on dit » ne se précise guère tout au long de ce « roman » aux saveurs de conte oriental, que ce soit hors les murs ou à l’intérieur de la citadelle « devenue prison pour les rebelles et les hérétiques notoires ».

Tout au long du livre, Bahiyyih Nakhjavani nous emmène avec ce scribe sans maître : il n’est pas prisonnier de la citadelle, lui, mais seulement prisonnier de sa propre folie passion pour un poème à venir dans son irréelle perfection sur un papier tout aussi idéal.

Il me semble tout à fait impossible d’écrire un tel livre sans avoir approché au plus près délices et enfers de la calligraphie, avec sa tentation vers l’absolu entre la joie exaltée et l’effondrement désespéré.

Interrogation scientifiques et philosophiques se croisent dans des situations parfois tout à fait kafkaïennes jusqu’au malaise. Bahiyyih Nakhjavani sait très bien créer la fascination avec ses figures centrales privées de traits trop précis ou particuliers, qu’elle rend par cette économie de moyens très calculée, si représentatives. Tout autour d’elles, fourmille un petit monde de personnages cosmopolites – croqués, à l’inverse, de manière précise et incisive-, curieux questionnants et pleins de vie où l’humour fait irruption dans des scènes quotidiennes, triviales, drôles et colorées.

Le Scribe, prisonnier de sa passion, ne serait-il pas le pauvre double-négatif très humain de l’autre « prisonnier » énigmatiquement lumineux et invisible ?…

De toute manière son questionnement ne peut être que profondément troublant pour qui a affaire avec l’écrit et plus encore pour ceux et celles qui se réclament encore du geste, ce geste -dans notre civilisation du clavier et de l’écran – profondément archaïque* et jouissif… de la trace, que ce soit avec plume, calame ou pinceau.

Et la citadelle, …n’est-ce pas aussi l’écrit lié au savoir ? Mais alors… d’une citadelle à l’autre on se doit de cheminer…

Février 2010

Acte Sud – ISBN 978-2-7427-6935-3

* Geste : dont nous n’avons pas encore assez justement évalué à quel point il est l’une des bases solides quant à la construction d’un être humain… geste ô combien salutaire dans cette civilisation robotisante à fabriquer de futurs presse-boutons.