Anniversaires, enterrements, commémorations structurent le temps, avec, ainsi, une fonction importante parfois même cathartique pour les vivants qui restent.
La disparition brutale de Jean Joubert, sa soudaineté, l'hommage rendu, ont eu je ne sais quoi d’étrange... Et ce n'est pas seulement sa façon bienveillante de dire à chacune, chacun un mot personnel à chaque rencontre, sa présence chaleureuse qui manquent et manqueront.

Il s'agit d'une porte du temps qui me/nous claque violemment à la figure.
Ce temps du cheminement très différemment parcouru à travers l'écriture.

Dans la forêt d'il y a, pour Jean Joubert, calligraphie d'Anne-Marie Jeanjean.

Depuis 1976, avec le clash qui avait concrétisé des options radicalement opposées, et pendant toute la durée de Textuerre, nous nous croisions dans les rues de Montpellier, certes, mais le regard noir sans jamais nous saluer : disputes non dites, affrontements muets ; l'un et l'autre convaincus d'avoir raison et l'autre tort... Absolument.

Un peu plus de 25 ans plus tard des réunions pour la défense des écrivains ont favorisé un possible regard, un possible dialogue.
Puis, en 2005-6, quand Jean Joubert me présenta à la directrice de la toute nouvelle Maison de la Poésie, Annie Estèves, eurent lieu réunions, lectures diverses et discussions.
Nous savions que l'écart était irréductible dans notre passion pour l'écriture, mais admettant que les chemins étaient multiples, nous arrivions sur certains points à nous «entendre». Du point de vue des idées, nous n'étions pas -libertaires chacun à notre manière - si éloignés car il était d'une attention profonde à tout ce qui affectait la liberté d'expression, il avait été très sensible à la lecture du Cheval de Mingdao ; et je ne l'ai jamais vu aussi jubilant qu'au Musée Paul Valéry, alors que nous étions invités par Maïté Valès-Bled, après ma lecture à propos d'Ana Akhmatova

Souvent je lui ai envié sa foi, cette foi indéfectible et généreuse qu'il avait dans les mots avec cette flamme de décembriste qui allumait son regard, lorsqu'il s'autorisait à en parler.

L'une des porte du temps a claqué.

D'autres chemins nous attendent :

Dans la forêt d' Il y a

Que le  hacheur de temps
  « Bon appétit, bourreau ! »
se trompe d'horloge
se trompe de quai
se trompe de train
qu'il erre -fou à jamais- dans la gare
au fin fond de la forêt d'Il y a

Pourtant

année pour année
mois pour mois
jour pour jour
heure pour heure
le temps est en miettes

Alors, alors

Alors, après la révolte
des Sabots Rouges
le hacheur de temps fut trouvé
pulvérisé sur les traverses
de la voie ferrée

Maintenant

Nous reste « le merle*
au bec de lumière
 »
celui qui
imperturbablement
sur sable gris ou neige noire
inlassablement
écrit « po-é-sie »

Anne-Marie Jeanjean
10 Déc. 2015

Certains éléments et expressions en italiques font référence au dernier recueil de Jean Joubert, l'Alphabet des Ombres (Ed. B. doucey)
J'ajoute que Textuerre logeait Impasse du Merle Blanc....