D’ Ivanovo en 1901 au 29 avril 1976, non loin de Moscou, voici un parcours à travers le temps, les lieux divers qui ont jalonné la vie d’une poète inconnue du public français : Anna Barkova.

Catherine Brémeau trace d’abord avec une grande précision, paysage, contexte économique et historique d’Ivanovo, ville de l’industrie textile. Le climat oppressant, les bouleversements de l’époque, laissent peu à peu apparaître un étonnant portrait.

Barkova, femme au destin si singulier, si éprise de liberté (ce qui fait lien avec Akhmatova malgré ce qui les sépare ) celle qui senti peser sur elle la mort, tout d’abord celle de ses frères et soeurs, sans compter la misère qui imprègne tout…

Mais voilà 1917 : l’espoir dans la conversion aux idées nouvelles du temps et même une sorte de renom, très vite, puisqu’elle fut remarquée par Lounatcharski, commissaire à la culture. Elle sera LA poète-femme-prolétaire que les nouveaux gouvernants attendent.

Las… quelques années passées au Kremlin lui laissent voir l’envers du décor et la renvoient dans une désillusion critique qui ne prendra fin qu’avec elle-même.

En 1924, elle a pleinement conscience que jamais elle ne se conformera (et là aussi elle est bien proche d’Akhmatova) au « formatage » de ce présent-là ou à celui d’un quelconque lendemain idéal.

Que les angélismes ne célébrant que le futur aient un envers de barbarie, elle va le vivre pendant une quarantaine d’années, de goulags en exils.

Mais sa force intérieure, sa parole poétique avec tout ce que cela comporte d’indéfectible attention à l’humain, d’observation fine, lui permettront mieux que de survivre : malgré barbelés, privations, brimades et dures corvées obligatoires, (…) elle a trouvé sa « musique personnelle » faite d’irrégularités rythmiques, une accentuation du vers plus populaire que savante, une sorte de bégaiement sur fond d’harmonie.

Les dix dernières années plus « stables », la verront réhabilitée, et même aidée un peu par l’Union des Écrivains.

Catherine Brémeau a pris soin de placer quelques poèmes en cours et fin de volume et nous pouvons nous rendre compte à quel point en effet elle fait partie de cette génération de poète qui n’en finit pas de nous interpeller. Pas de fioriture, aller à l’essentiel dans une grande sobriété nous fait souhaiter vivement une lecture prochaine de son œuvre…

En tout cas, rendre vivante la voix d’une femme-poète solitaire, l’extraire du silence et de l’oubli, voilà une fort belle mission réalisée par Catherine Brémeau.

Catherine Brémeau – L’Harmattan – 265 p. – 24.50 €